Parce que lorsque l'on parle d'art visuel, on parle d'image, je m'interroge sur l'apparence et le rapport à l'autre.

Parce que lorsque l'on parle d'image, on parle de soi face à ses rêves de petites filles, je m'interroge sur mon identité de femme, de fille, de mère et de femme-artiste, et sur les questions de filiation.

Parce que chaque corps est constitué d'un héritage familial et culturel, je questionne mon corps, sa mémoire ainsi que le corps social et ma place à l'intérieur de celui-ci.

Parce que le vêtement voile et dévoile, cache et révèle, parce que la façon dont on s'habille parle de nous, de notre époque, de notre sexe, de notre milieu, parce que le vêtement est une seconde peau, un lieu que l'on habite, j'utilise les habits et particulièrement la robe, en tant qu'archétype de la représentation féminine.

Parce que le commun s’étiole si on le regarde bien, mais qu'il se décortique si on le regarde mieux, j'ancre mon travail dans l’intime et la quotidienneté.

Parce que nos jours sont remplis de rituels infimes et répétés, je revisite nos habitudes pour les sortir de leur banalité.

Parce que chaque acte est conditionné par le regard que l'on porte sur lui, j'investis des situations anodines, quotidiennes, et je propose au spectateur une nouvelle lecture de ces actions et des espaces du quotidien.

Parce que je me promène à la frontière entre espace privé et espace public, je cherche les limites entre mon corps et l'espace qui l'entoure.

Parce que chacun peut inventer sa propre histoire, je joue avec les mots, et les stéréotypes.

Parce que tout cela peut être considéré comme un fardeau, le poids du quotidien, d’un corps à entretenir, le poids des clichés qui mine de rien nous ont forgés, alors au lieu de porter ce fardeau, j'invente un rapport ludique avec l’art et le quotidien.

 

 ****

 

Ma démarche artistique prend racine dans la sphère de l’intime et de la quotidienneté. A l’origine de ma réflexion prédomine un questionnement sur mon identité de femme et de femme - artiste.

Je m’approprie les acquis du féminisme, je me penche de façon ludique sur les questions de l’identité, de l’apparence, et donc plus généralement, du rapport à l’Autre.

Je convertis les actes les plus simples en processus artistique. En investissant des situations anodines, quotidiennes, je propose au spectateur une nouvelle lecture de ces actions et des espaces du quotidien.

Mon travail artistique est aussi un « art narratif » où l’utilisation des mots, l’écriture et l’agencement de textes sont fondamentaux. J’aime associer et provoquer la rencontre entre l’image, l’idée et le mot, induire un décalage entre ces éléments et créer ainsi une interaction entre l’œuvre et le spectateur.

Le lieu d’exposition représente également un paramètre essentiel dans le mécanisme de création. En effet, chacune de mes interventions tient compte de l’espace qui m’est proposé. C’est pour moi à la fois, une contrainte stimulante (créer en fonction d’un espace donné, de son architecture, de sa fonction, de son histoire) et aussi un moyen d’aller au-delà de ma sphère privée.

Mes installations ont une apparence polymorphe, les matériaux et les techniques que j’emploie sont multiples et découlent du concept de l’œuvre. La linogravure demeure cependant une technique récurrente qui me permet d’utiliser de nombreux supports et de travailler sur l’idée de série.

Beaucoup artistes m’inspirent et nourrissent mes réflexions : Un écrivain tel que Georges Perec, qui a utilisé la contrainte comme source d’inspiration, me séduit par son approche ludique de l’écriture, ou encore Katherine Mansfield qui transforme des choses banales et imperceptibles en histoire singulière.

Dans le domaine de la gravure, les xylographies en noir et banc de Félix Vallotton sont une référence pour moi ainsi que les estampes japonaises, dont j’admire les motifs textiles, les cadrages, et le mélange texte/image.

Et tout particulièrement les artistes – femmes plasticiennes comme Louise Bourgeois, Annette Messager, Sophie Calle, Jenny Holzer pour leur travail sur l’intimité, leur questionnement sur la femme et le regard de l’autre.

 

 

****

La femme sans fracas

Faire sien les attributs féminins exclusifs et sans partage.
Les tapisser, les poétiser, travailler leur répétition colorée comme Warhol travaille nos mythes contemporains. Ne pas oublier la justesse d'une timidité. Chercher les recoins d'un territoire cliché. L'arpenter en long et en large d'un bout à l'autre d'une corde à linge. Saupoudrer d'humour et de finesse la femme coquine, simple amoureuse et dévouée. Faire le portrait de celle Qui n'est pas chienne qui sait qu'il y en a tant d'autres comme elle. Aborder dessous et dessus avec une même candeur. Croquer celle qui se fait seule avec rêves et sans miroir. Catherine Grangier-Durandard refait les murs, les sols et les espaces recouvrant où corps et maison sont deux couches d'une même peau. La femme règne en maître sur de tendres phrases. 

Laëtitia Bischoff 2013 

 

******

 

et je ne résiste pas au plaisir de vous mettre le très beau texte de Jean-Louis Roux, écrit dans Les affiches à l'occasion de mon exposition "chaque jour elle brode des incendies" à Voiron à la Théorie des Espaces Courbes...

article les affiches

 

 

******

pour les hispanophones :

un article paru dans El Comercio lors de mon exposition "la femme sans fracas" à la galerie Dos Ajolotes à Oviedo

expo oviedo1

expo oviedo2

 

 

******

 

et le texte de Guadalupe Esquinas écrit pour le catalogue de cette même exposition

 

CON ZAPATOS DE TACÓN MEDIO DE COLOR CORAL.

A propósito de Catherine Grangier y su exposición “la femme sans fracas”

El mundo es íntimo y minucioso como las migajas que componen una mujer. En silencio no se escucha el estruendo de una casa que puede hacerse pedazos con solo un primer plato que se rompa con violencia. El mundo es una casa adonde una mujer mira como al interior de una caja de cartón, recubierta con papel al gusto de cuidarla para ser bonita; y el papel se extiende cuando traspasa a través de los ojos, expande sus motivos vegetales por la circulación del cabello y recorre los mecanismos del cuerpo por debajo de la piel, que se viste de costura con el mismo estampado de fondo. En el silencio se escucha la música breve, una delación de otro imaginario más allá del que supone la casa como un refugio, un escondite obligado, impuesto y supeditado a paredes cerradas donde la mujer es casa a lo femme maison de Louise Bourgeois. Esta mujer, en cambio, sujeta sus paredes pero lee en ellas el poema Ode à Eugénie Grandet y pronuncia todas sus palabras que sustentan el ser convertido en concatenación de acciones domésticas, subyugación y recato social; esta mujer come sobre los fragmentos escritos en sus platos y los friega, los rompe, los une y se replantea qué hacer con los posibles pedazos. Catherine Grangier, o esta mujer, utiliza también su menaje para ilustrar sus propias tareas y escenas domésticas que son “petits fracas quotidiens” donde el fracaso es el mismo silencio animado en una secuencia visual y sonora.

El mundo es el resquicio poderoso que permite adentrarse en su imaginario y transmitirse a la sociedad, mediante una delicadeza aguda, crítica, a veces absurda, irónica, exquisita en el uso del lenguaje y las palabras; este resquicio puede tomar la forma de un desagüe, del interior de una lavadora en funcionamiento, de gotas y otras gotas o de agujeros de succión que transforman y devuelven distintas naturalezas.

La punzada o “tweet” fugaz permanece y se instala en su juego con otra vida distinta que se le escapa, pero que agarra también con sus manos siendo siempre el “alma de casa” capaz de transformar su entorno. Y así otros telares conforman su vestuario, la envuelven en un sueño o una pesadilla tranquila tornada a sueño otra vez. El mundo es una casa y salir afuera no supone abandonar su obligación de colocar un mantel sobre la hierba, la que sostiene el peso de sus rodillas mientras quieta se sacrifica como una modelo que no luce un traje de armario que la muestre, aunque su vestido realza su torso discretamente y permite desafiar el límite del largo .

Las imposiciones se imprimen en un fondo con los utensilios cortantes, las tijeras y cuchillos de distinto grosor y distintas hojas, como las hojas de una orquídea que la pudieran etiquetar en la persecución de un ideal, al que ella no rinde culto, ella solo las diseña y dibuja vegetaciones posibles donde respirar y escenificar su hogar como su casa.

El mundo es sereno, contradictorio y recreativo de dudas y batallas, de conciliación y deseos, en un juego de ménage convocado desde el sonido tímido y firme que emiten unos zapatos, los zapatos sobre los que Catherine Grangier fabrica un imaginario único por el que asomarse a nuestra realidad cotidiana.

 

Guadalupe Esquinas

 

********

À présent je m’allonge pour rêver du Printemps*

 

Notes pour une exposition 

A l’origine de l’exposition, il y a l’envie de l’équipe d’Alter-Art d’exposer ma série de gravures « L’ombre de mes rêves ». Ce sont des linogravures de femmes endormies, des linogravures où le fond se mêle à la forme, où la figure se perd entre les motifs, des filles qui rêvent…

La fille qui rêve…

Se prend les pieds dans la réalité.

Elle dégringole entre les casseroles.

Elle trébuche silencieusement sur le carrelage glissant.

La fille qui rêve…

Balbutie des histoires à son reflet dans le miroir.

Elle s’échoue dans l’évier à la recherche de mots doux délavés.

Elle sautille, légère, entre les moutons de poussière.

La fille qui rêve…

S’illumine dans l’éclat mordoré des épluchures de légumes.

Elle se trouble dans les eaux brunes d’un café de fortune.

Elle s’abandonne à la caresse d’un souvenir qui blesse.

La fille qui rêve…

Joue à disparaître derrière les tentures et les fenêtres.

Elle effleure les masques et se masque de fleurs.

Elle se berce sans cesse, accrochée à un fragment de papier.

 

Pour compléter l’exposition –et parce que j’aime créer des œuvres en fonction du lieu où j’expose- j’ai réalisé « Les mains rouges » (le titre est un petit clin d’œil au roman de Jens Christian Grøndahl) : des linogravures imprimées sur de grands pans de tarlatane suspendus au plafond qui jalonneront l’espace. Une installation conçue pour l’espace allongé de la galerie. Des mains en hommage à Raphaël, Rodin et Louise Bourgeois… Des mains qui se tendent, se tentent, se touchent, s’éloignent ; des caresses volatiles, des rêves tactiles, des mains sur des voiles de tarlatane entre lesquelles se glisser, se cacher, inventer des effleurements… Des mains comme des gants, en référence à l’histoire du quartier (ganteries)

 

« sur un lit de roses… » est la seconde pièce créée pour l’exposition. Un lit pour les « filles qui rêvent », un lit d’enfant rempli de fleurs de tampax, un lit de contres de fées, entre douceur des pétales et piquant des épines invisibles, entre rêve et cauchemar, entre enfance et féminité, entre Blanche-Neige et Cléopâtre… des fleurs de tampax pour évoquer le printemps, les fleurs, mais aussi, la puberté, la ménopause, le temps dans la vie des femmes, rythmé par les règles… un lit en lien également avec des lits présents dans les travaux d’artistes que j’admire, Tracey Emin, Jana Sterback, Louise Bourgeois, Sophie Calle, ou Ghada Amer…

 

Enfin « le petit bal du temps perdu » dont le titre oscille entre Proust et Bourvil est une installation composée de mécanismes d’horloges et d’impressions sur papier. Parce que le temps du rêve est rythmé par le temps qui passe, une installation comme une danse où les pieds n’arrêtent jamais de tourner. Une danse de contes de fées, de Cendrillon aux Souliers rouges, pour faire valser le temps, une course contre la montre pour atteindre l’objet du désir, une promenade poétique rythmée par le tic-tac des aiguilles.

 

Ces notes sont liées à ce que j’imagine exposer, mais il y aura peut-être des ajouts ou des suppressions quand je serai confrontée à l’espace réel de la galerie.

 

    Catherine Grangier

 

 

*(extrait d’un poème de e.e. cummings)

 

et le texte de Janine Desmazières :

 

how the(myself’s own self who’s)child will dance ![1]

e.e. cummings  73 poèmes

 

Le petit théâtre rouge de Catherine Grangier

 

Il est rouge, le théâtre de Catherine. On s’y installe dans un lit d’enfant à la peinture argentée, sur un matelas de fleurs-tampons ; et on y attend le  printemps, au rythme des 48 horloges qui font tourner des pantoufles (de vair ?) et des (rouges) baisers. Espace-temps d’une ronde ou d’un câlin du soir, pulsations de la mémoire.

 

Il se déploie au vent d’élégantes tarlatanes imprimées de gants rouges, en référence aux gantiers du quartier Saint-Laurent.

 

Il se suspend dans la série de dessins où deux doigts pincent délicatement fils, rideaux, nuages… . Main-marionnette et main-marionnettiste, sujet et objet de son œuvre. Photographie de la main de l’artiste qui nous offre un peu d’elle-même. (Mais on reconnait aussi le geste de Juliette d’Estrées, duchesse du Villars,  qui pince le sein de sa charmante sœur Gabrielle dans le plus célèbre des tableaux de dames au bain…)

 

Il s’installe dans ses linogravures, fragments de corps, fille qui rêve dans un décor de fleurs ou de lignes dansantes façon tapisserie. On pense à Félix Vallotton évidemment : « La douce ligne courbe, la fantaisiste et sinueuse ligne courbe.. ».

 

Il envahit enfin une vidéo où l’artiste se maquille les lèvres et embrasse l’objectif qui peu à peu se tache de rouge, comme un champ de coquelicot à la Van Gogh. Et peut-être pourra-t-on admirer  la Robe Coquelicot (est-ce que vous vous souvenez vous aussi d’avoir transformé sa corolle en petite dame qui valse ?).

 

Qu’elle « brode des incendies » ou « s’allonge pour rêver du printemps », Catherine Grangier ré-enchante  le présent. Chaque œuvre se construit par un lent processus de métamorphose : l’élément du quotidien (fleur, chaussure, gant, tampon hygiénique…) entre en poésie. C’est alors que le plus modeste, le plus intime, devient émoi en partage.

 

Une installation en hommage au printemps de la vie, petit théâtre où tisser nos rêves en mêlant les fils du temps aux fleurs du désir, avant que l’Inévitable Parque ( tic-tac, tic-tac) ne les coupe.

 

 

   Janine Desmazières



[1] « comme l’(être de moi qui est)enfant dansera » traduction Thierry Gyllyboeuf